Elle aimait scandaleusement sa vie. Peu lui importait que sa mère soit folle, son père étrange et ses soeurs fragiles. Après les heures d'école où elle somnolait, elle courait jusqu'à son vélo - elle dédaignait désormais les transports en commun - et quittait Bruxelles jusqu'à l'infini, qui se situait un peu après Linkebeek. Elle ne se donnait même plus la peine de passer par la maison pour jeter son cartable dans sa chambre. Puisqu'elle savait qu'elle ferait l'impasse sur les devoirs et les leçons, elle laisserait carrément ses affaires à l'école.
Lorsqu'elle rejoignait sa famille, elle était au comble de l'exaltation. Les kilomètres à vélo, la vitesse à travers champs, le coucher du soleil sur la campagne suscitaient en elle une ivresse qu'aucune accoutumance n'émoussait. Elle arrivait juste à temps pour le dîner et s'attablait joyeusement. Son appétit épatait les siens.
Ensuite, elle se mettait au lit avec des lectures scolaires. Elle se permit de détester Le Grand Meaulnes ("C'est tarte!" déclara-t-elle à Margareth qui la voua aux gémoines) et de s'endormir sur Madame Bovary.
- Tu n'es qu'une illettrée comme ta mère, lui dit Donatien.
- C'est faux. J'adore Colette.
- Tu dois lire Colette pour l'école? s'étonna-t-il.
- Non, bien sûr. Les religieuses disent que c'est monstrueux.
- N'oublie pas: si tu redoubles, tu files en pension.
C'était la seule ombre au tableau, ce risque permanent.
AMÉLIE NOTHOMB, Bélgica,
in "Tant Mieux", 2025
Amava escandalosamente a sua vida. Pouco lhe importava que a mãe fosse louca, o pai estranho, as irmãs frágeis. Depois do horário escolar, durante o qual dormitava, corria para a bicicleta - começara a desprezar os transportes colectivos - e saía de Bruxelas com destino ao infinito, que se situava um pouco além de Linkebeek. Já nem se dava ao trabalho de passar em casa para largar a mala no quarto. Como sabia que não olharia para trabalhos nem lições, deixava ficar tudo na escola.
Quando se juntava à família, estava no auge da exaltação. Os quilómetros de bicicleta, a velocidade através dos campos, o pôr do sol sobre a terra provocavam-lhe uma embriaguez que o hábito não diluía. Chegava em cima da hora de jantar e sentava-se à mesa alegremente. O seu apetite espantava a família.
Depois metia-se na cama com as leituras escolares. Ousava detestar Le Grand Meaulnes ("É idiota!" declarou a Margareth, que a olhou com desprezo) e adormecia a ler Madame Bovary.
- Não passas de uma iletrada como a tua mãe, disse Donatien.
- Isso não é verdade. Eu adoro Colette.
- Tens de ler Colette na escola? disse ele, surpreendido.
- Não, que ideia. As freiras dizem que é monstruoso.
- Não te esqueças: se reprovares, ala para o internato.
Era a única sombra no cenário, esse risco permanente.
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